Hommage à

Edouard Chapallaz

(1921-2016)

« Cher Monsieur Chapallaz,

En septembre 1995, Jean Girel écrivait un article passionnant vous concernant dans la Revue de la Céramique et du Verre, attisant le désir de découvrir vos travaux. J’allais donc au devant de vos pièces, en un aller-retour à la galerie Démeter à Chambéry où je fus fascinée par vos bleus de cuivre en constellations, vos rouges épais et couvrants, tout autant que par la blancheur hiératique de la série des vases Cyclades qui malgré une certaine rigueur donnaient émotion, chaleur et envie de parcourir leur couverte du bout des doigts.

J’en parlais à Jean qui me dit cette simple phrase, celle qui restera le fil rouge de cet itinéraire d’amateur tout balbutiant à l’époque : « Si tu veux, tu peux aller le voir, dis que tu viens de notre part. »

C’est ainsi que le rendez-vous fut pris, lors des vacances d’hiver, pendant que ma petite famille skiait sur le versant alpin français. En cet hiver très enneigé, le périple fut héroïque, aussi aléatoire que le sablage des routes suisses et ma capacité à monter ou démonter les chaines de la voiture… Avec beaucoup de retard, j’atteignis enfin la maison de Duillier. Vous avez ouvert votre porte, souriant et étonné de mon obstination. Vous m’avez dit : « Je ne croyais vraiment pas vous voir aujourd’hui, mais entrez vous réchauffer, j’ai quand même préparé le repas ».

Merveille d’après-midi entre bons plats et anecdotes sur les techniques de la céramique, sa grande et petite histoire, votre quotidien, vos doutes, vos recherches, vos collectionneurs, leur relation à vos pièces, leurs préoccupations parfois à organiser « un vivre ensemble » entre elles. Vous m’avez raconté votre chat désappointé par un retour tardif de voyage qui brisa – volontairement vous avait-il semblé – vos pots en les faisant tomber du buffet, la poterie populaire, ces femmes qui percent leurs jarres à hauteur du volume d’eau porté sans souffrance, la Presqu’île de Crozon que nous connaissions l’un et l’autre… Ces moments se sont prolongés dans l’atelier, dans l’espace d’exposition, à la rencontre des pièces avec lesquelles le chemin se poursuivrait. 

Ces rendez-vous se renouvelèrent pendant plusieurs années : un aller-retour Paris-Lausanne, un déjeuner au bord du lac, la visite de la Triennale de Nyon et de l’exposition Dalpayrat à la Fondation Neumann à Gingins. Nous échangions quelques courriers. Je vous écrivais lorsque, au gré d’un rayon de soleil, j’avais entrevu ‘votre’ vert, celui d’un pot acheté quelques mois auparavant, pareil à la couleur de l’herbe juste après la fonte des neiges, ou bien le céladon de cet autre pot couleur de la mer avant la tempête, tandis que le nuage s’étend sur les hauts fonds d’Iroise.

Pour tout ce que vos travaux et votre parole joyeusement didactique m’ont appris à percevoir, pour ces moments de rencontre chaleureux et attentifs, je vous suis infiniment reconnaissante. »

Viviane

texte de Viviane S., Viviane S. une collection ? Quand l’art façonne le lien, p.48